Covid-19 • Évaluation des risques dans le domaine de la pratique musicale – III –

10/08/2020

Entre mises à jour régulières et publications de résultats de nouvelles études spécifiques au domaine musical, établir une doctrine pouvant permettre de définir les conditions d’un retour sur scène reste un exercice périlleux. La reconnaissance récente par l’OMS d’un risque de transmission aérienne du virus via les aérosols — qu’il ne faut pas confondre avec la production de gouttelettes, dont la taille plus importante fait qu’elles tombent rapidement sur le sol — rend plus complexe encore l’appréciation du risque de contamination.

Pour mémoire, c’est en Allemagne que furent diligentées les toutes premières études qui visaient à permettre d’établir un protocole de distanciation spécifique à la pratique instrumentale, la question étant de savoir si, au regard des connaissances du moment, cette pratique était potentiellement plus dangereuse, comparée à d’autres situations de travail en groupe (open-spaces, par exemple) et si oui, y-avait-il lieu également de distinguer des degrés d’exposition en fonction des instruments — on pense ici aux instrumentistes à vent chez qui la production de gouttelettes par la salive, d’eau de condensation et d’éventuels aérosols résultent de la pratique même de l’instrument. Ces premières études ont permis de visualiser, avec l’emploi de différentes techniques, le débit et la circulation de l’air en situation de jeux et d’en mesurer l’ampleur afin de déterminer les distances de sécurité entre instrumentistes avec des résultats plus optimistes qu’attendu. Ces études essentiellement qualitatives ne permettaient cependant pas de dénombrer avec précision la taille et la quantité des particules émises.

Dans mon précédent billet, figurait la traduction de la première version de l’étude réalisée en avril dernier par le Freiburger Institut für Musikermedizin, la Clinique universitaire et la Haute-école de musique de Freiburg1.

Vous trouverez ci-après la traduction de la quatrième mise à jour de cette étude en date du 17 juillet et qui donne un certain nombre d’indications utiles à la réflexion en matière de protocole sanitaire, tant pour la pratique du chant et du chant choral que de la pratique instrumentale.

Évaluation des risques d’une infection par le CORONAVIRUS dans le domaine musical

La question du chant et du chant choral

Alerté dès le début de la pandémie par quelques cas de contamination massive au sein de chœurs — Amsterdam Mixed Choir, Skagit Valley Chorale, basé dans l’État de Washington2 —, les scientifiques ont cherché à comprendre si la pratique du chant était de nature à augmenter le risque de propagation du virus au travers, notamment, des aérosols. Les aérosols se caractérisent par le fait que leur très petite taille, inférieure à 5 microns, leur permet de rester en suspension dans l’air pendant plusieurs heures — entre 3 et 16 heures selon deux études — et de parcourir de très grandes distances.

Comme le souligne Jean-François Doussin, enseignant-chercheur en chimie de la pollution atmosphérique et physique de l’environnement, spécialiste de la pollution aux particules fines, « les derniers résultats scientifiques tendent à montrer que le pathogène n’a pas besoin d’un vecteur pour se transporter loin, en tout cas bien au-delà de deux mètres. Contrairement à ce que l’on pensait au début de la pandémie, le virus, qui mesure 0,15 micron et qui est entouré d’une gangue de mucus desséché quand on l’exhale en toussant, en éternuant, en parlant…, ne semble pas majoritairement contenu dans des particules de très grosse taille, nettement supérieures à 10 microns, comme les postillons, mais dans des particules de l’ordre de 0,5 à quelques microns »3. Toute la question qui, à ce jour demeure non tranchée, est de savoir si les virions une fois exhalés par une personne infectée gardent ou non un caractère infectieux. Le chercheur pense que non, « vu le faible nombre de virus exhalés par les malades4 et surtout leur grande dilution quand ils circulent dans l’air, on ignore si la quantité de pathogènes inhalés par un récepteur est suffisante pour être infectieuse. Aucun cas d’aérocontamination à longue ou moyenne distance n’a encore été décrit. En l’état actuel des connaissances, on ne peut pas affirmer qu’un tel risque existe, mais rien ne permet de prouver le contraire. »

Une récente étude publiée par les équipes de Dirk Mürbe5, directeur du département d’audiologie et de phoniatrie du C.H.U. Charité de Berlin et Martin Kriegel, directeur de l’Institut Hermann-Rietschel de l’Université des Sciences technologiques vient apporter de précieuses indications sur le sujet et confirme le fait que la pratique du chant induit un taux de production d’aérosols sensiblement supérieur à celui de la respiration au repos ou lorsque l’on parle, mais souligne également la très grande variabilité entre les personnes émettrices. La méthode de mesure utilisée — un compteur laser de particules — offre une très grande précision quant au nombre absolu de particules et à leur taille et permet ainsi de montrer qu’un(e) chanteur/chanteuse émet de 4 à 100 fois plus de particules en chantant qu’en parlant. On y apprend également que les femmes sont plus émettrices que les hommes.

Pour autant, le Dr. Mürbe ne considère pas cette étude comme « une mauvaise nouvelle pour les chœurs, mais comme une base pour sortir d’une situation d’interdictions arbitraires »6. En partant de différents modèles statistiques, cette étude examine trois scénarios spécifiques au secteur musical et un scénario de comparaison ont été sélectionnés pour l’évaluation du risque : Répétition de chœur, Salle de concert I, Salle de concert II et Bureau (scénario de comparaison). Selon cette étude, « le chant choral et la pratique en ensemble vocal restent réalisables sous certaines conditions et avec une utilisation optimale des différents moyens d’action, même si un risque résiduel d’infection doit toujours être pris en compte. La taille et la disposition des ensembles, la conception des répétitions, la taille des pièces et le système de ventilation sont autant de moyens efficaces pour réduire le risque, en plus des mesures d’hygiène de base et des règles de distanciation ».

Traduction de l’étude :


Cet article est mis à disposition selon les termes de la licence http://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/4.0/deed.fr (Attribution / Pas d’utilisation commerciale / Partage dans les mêmes conditions)

  1. Risikoeinschätzung einer Coronavirus-Infektion im Bereich Musik
  2. Transmission of SARS-CoV-2 by inhalation of respiratory aerosol in the Skagit Valley Chorale superspreading event ; https://www.medrxiv.org/content/10.1101/2020.06.15.20132027v2
  3. in Ce que l’on sait (ou non) de la circulation du virus dans l’air, article de blog ; https://lejournal.cnrs.fr/articles/ce-que-lon-sait-ou-non-de-la-circulation-du-virus-dans-lair;consulté le 9 juillet 2020
  4. La probabilité qu’une particule d’un 1 micron contienne un virus n’est que de 0,01 % (Stadnytskyi et al., 2020).
  5. Erhöhung der Aerosolbildung beim professionellen Singen ; https://depositonce.tu-berlin.de/handle/11303/11490
  6. « Pauschale Singverbote sind übertriebenv », Frankfurter Allgemeine, 10 juillet 2020.

1 commentaire

Merci pour l’article. Distance et aération du volume d’air…, c’est peut-être à chaque chef de chœur de réfléchir aux conditions idéales de reprise…

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