Covid-19 • Les élèves doivent-ils retrouver le chemin des conservatoires le 11 mai ?

15/04/2020

« Nos enfants doivent pouvoir retrouver le chemin des classes ! »
L’annonce faite par le Président de la république d’une réouverture progressive » des crèches, écoles, collèges et lycées fermés à compter du 11 mai prochain, date à laquelle le confinement pourrait prendre fin — seulement si la propagation du virus a continué à ralentir —, ne manque pas d’interroger l’ensemble de la communauté éducative et des personnels de la Santé. Professeurs et élèves des établissements d’enseignement artistique doivent-ils, dès lors, inscrire cette date dans leur agenda ? Rien n’est moins sûr…

La reprise des cours dans les établissements scolaires constitue un véritable dilemme pour le Gouvernement, comme en témoigne la façon avec laquelle le ministre de l’Éducation nationale s’est empressé de tempérer les propos du chef de l’État au lendemain même de son allocution du 13 avril.1

Si l’on peut parfaitement comprendre la nécessité d’offrir à tous nos concitoyens un horizon d’attente pouvant nous permettre de reconstruire un semblant de cadre temporel, encore faut-il ne pas perdre de vue l’énorme incertitude qui est certainement la caractéristique première de cette crise sanitaire mondiale et totalement inédite. De ce point de vue, l’usage limité du conditionnel par Emmanuel Macron ce lundi renforce l’idée du choix fait par le Gouvernement d’un déconfinement « à tout prix », au détriment de la santé et dont les motivations sociales, hélas et pour réelles qu’elles soient, résistent mal à une analyse globale qui met également en évidence certaines contradictions. En effet, dans l’enseignement supérieur, « les cours ne reprendront pas physiquement avant l’été » et les bars et restaurants resteront fermés. De même, aucun festival ni rassemblement ne pourront se tenir avant la mi-juillet ». L’Allemagne évoque même la possibilité de fermer stades et salles de concerts pendant …18 mois2 !

Il faut rappeler que si les établissements scolaires ont été fermés, c’est parce que, comme le montre une étude du Haut conseil de la santé publique rendue publique en juillet 2012, après l’épidémie de grippe H1N13, « les enfants jouent un rôle particulièrement important dans la transmission de la grippe ; ils sont plus réceptifs à l’infection que les adultes, sont responsables de plus de cas secondaires dans les foyers que les adultes, ont un portage viral plus important et prolongé, « maîtrisent » beaucoup moins leurs sécrétions respiratoires, et sont en contact étroit avec les autres enfants à l’école, favorisant ainsi les transmission » ; « L’école constitue une zone d’amplification de la grippe » et il en va de même avec le coronavirus très largement transmis par les enfants d’âge scolaire, alors même qu’ils semblent, fort heureusement, très peu atteints par les formes graves de la maladie. La question de la reprise était évoquée dans ce même rapport : « A l’inverse, pour une transmissibilité élevée et/ou une forte gravité, une fermeture combinée pendant une longue période serait à envisager immédiatement »4.

Au mieux, le 11 mai ne semble donc pouvoir constituer, à ce stade, qu’une date cible et les consultations qui doivent être menées avec l’ensemble des partenaires ces 15 prochains jours vont être déterminantes pour voir si celle-ci pourra être atteinte ou non.

Un objectif social

« C’est pour moi une priorité, car la situation actuelle creuse les inégalités. Nos enfants doivent pouvoir retrouver le chemin des classes. Trop d’enfants, notamment dans les quartiers populaires, dans nos campagnes, sont privés d’école sans avoir accès au numérique et ne peuvent être aidés de la même manière par les parents. » (Emmanuel Macron)

Ainsi, la lutte contre les inégalités de toutes sortes semble être la motivation première de cette reprise dont le ministre de l’Éducation nationale dit qu’elle suppose « l’élaboration de toute une méthodologie de reprise qui passe forcément par de très grands aménagements… En mai-juin, ce ne sera pas du tout comme avant, ce sera forcément différent », ajoutant que « tout le monde ne rentrera pas au même moment, c’est déjà certain »5.

Ce retour progressif visant à lutter d’abord contre les les inégalités sociales qui se creusent pendant le confinement pourrait donc laisser supposer qu’il ne concernerait, dans un premier temps, que les élèves issues des 5% à 8% des familles dites « non-répondantes », c’est-à-dire ayant perdu tout contact avec l’institution. On pense notamment à ces élèves dont beaucoup présentaient déjà, avant même le confinement, des difficultés scolaires ou des problèmes d’absentéisme et « qui pourraient partir à la dérive du fait du confinement » explique Jean-Michel Blanquer.

Quant aux modalités de cette reprise et après la remise en état des locaux — une mission qu’il appartiendra aux collectivités locales de gérer —,  « Il est hors de question d’avoir des classes bondées » explique le ministre, ajoutant qu’«on peut imaginer qu’une partie des cours se fasse en petits groupes et que le reste se passe en ligne pour les lycéens, par exemple ».

Gageons que les discussions à venir permettront de dégager quelques lignes directrices avant de demander aux équipes pédagogiques de s’engager ou, plus exactement, de poursuivre leur engagement comme elles le font depuis le 16 mars dernier.

Quid des conditions sanitaires ?

Parallèlement à la sécurité sanitaires des enfants et de leurs parents, quelles garanties pourront être apportées aux enseignants, une question évoquée par le Président lui-même, lors de son intervention télévisée ?

Les gestes barrières, on le sait, sont impossibles à faire respecter aux plus jeunes. Partout est évoquée la possibilité d’un rebond et une étude réalisée notamment par l’Inserm montre que cette reprise pourrait s’avérer catastrophique s’il n’était pas mis en place un système de tests massifs et d’isolement des personnes infectées. Comment éviter une nouvelle flambée épidémique quand près de 900 000 professeurs et 12 millions d’élèves seront rassemblés en classe  ?

« Le gouvernement aura à aménager des règles particulières, organiser différemment le temps et l’espace, bien protéger nos enseignants et nos enfants avec le matériel nécessaire » a indiqué le Président lundi soir.

Reste à voir comment, concrètement  !

Du côté des conservatoires

Ne relevant directement d’aucun ministère de tutelle, les établissements publics d’enseignement artistique sont placés principalement sous la responsabilité des communes ou de leurs regroupement.

A ce jour, ils restent soumis à l’obligation de fermeture qui s’impose à de nombreuses catégories d’établissements recevant du public (ERP), conformément à l’article 8 du décret du 23 mars 2020 prescrivant les mesures générales nécessaires pour faire face à l’épidémie de covid-19 dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire6. Les conservatoire relèvent de la catégorie R (Établissement destinés à l’enseignement ou à la formation), en matière de réglementation ERP.

Cela étant et du fait de l’existence d’un principe d’homologie avec le corps correspondant des fonctionnaires d’État — celui des enseignants —, les collectivités locales, bien que disposant d’une certaine marge de manœuvre, pourraient vouloir s’en remettre aux préconisations de l’Éducation nationale et des plus hautes autorités de l’État afin d’envisager, elles-aussi, les conditions de la reprise.

Mais à la différence des écoles, collèges et lycées qui fonctionnent, pour l’essentiel de leurs activités, en groupe classe et avec des élèves appartenant à des tranches d’âges bien délimitées (3-6, 7-10, 11-15, 16-18 ans), les conservatoires accueillent des élèves de 4 à 85 ans et dans des configurations très diversifiées (cours individuels, cours collectifs, pratiques collectives, musiciens, danseurs et comédiens). De même, et à la différence encore de l’Éducation nationale, leurs attentes comme celles de leurs familles sont également très variées, de l’activité de loisir éducatif à une demande plus exigeante d’accompagnement d’une pratique artistique pouvant aller jusqu’à l’enseignement supérieur. S’ajoute à cela et très souvent, un foisonnement de projets d’action culturelle (auditions, concerts, spectacles, …) qui brassent un public nombreux et dont on sait déjà qu’ils ne pourront avoir lieu avant longtemps.

Face à une telle diversité — qui, en temps normal, ne fait que traduire la grande richesse des projets d’établissement —, les mesures d’adaptation qu’il conviendra de prendre dans le cadre d’une reprise restant à confirmer, nécessiteront de tenir compte de ces nombreux paramètres, dont celui de la lutte contre les inégalités, présenté comme étant la raison même de cette reprise, voire même parfois, la justification du risque encouru.

Beaucoup d’enseignants de conservatoire le disent aujourd’hui : un nombre significatif d’élèves sont des « non-répondants » aux diverses sollicitations qu’ils leur proposent dans le cadre de la continuité pédagogique. Le suivi d’une pratique artistique relevant du libre-choix de ces derniers et de leurs familles, il est difficile pour un enseignant de mesurer le risque d’un décrochage complet  — pouvant déboucher sur un abandon prématuré —, du simple choix assumé de faire une pause, fût-ce de quelques mois, pour faire face, notamment, au bouleversement d’une scolarisation à distance, sans exclure non plus l’autonomie d’une partie d’entre eux qui, bien que ne donnant pas signe de vie, n’en poursuit pas moins une pratique, celle-ci pouvant du reste prendre de nouvelles formes que le simple fait de jouer son morceau.

Une fois prise en compte (ou non ?) cette dimension «sociale», resteront alors à traiter, une à une, les différentes configurations pédagogiques que l’on rencontre dans un conservatoire : du cours individuel aux très nombreuses formes de cours collectif, tout en prenant en considération les spécificités instrumentales et sans oublier, enfin, les dimensions des salles de classes dont on sait que certaines peuvent être très exiguës.

Si le masque est possible pour un cours de piano, il ne l’est pas, en revanche, pour un cours de trompette ; mais pour le cours de piano, se posera alors la question de la désinfection régulière des touches du clavier, sans parler du fait que le professeur ne pourra montrer l’exemple sur le même instrument, du fait de la distance sociale… Faudra-t-il envisager, comme pour les personnels de super-marché des vitres en plexiglas ?

On pourrait multiplier les exemples qui montrent que la situation est réellement complexe et qu’il sera très difficile pour les collectivités de procéder à une bonne évaluation des risques liés au coronavirus en regard de chacun des postes de travail, évaluation qui devrait être, en principe, retranscrite dans le document unique d’évaluation des risques.

Une décision similaire à celle prise pour l’enseignement supérieur (dont les deux CNSM de Paris et Lyon !) d’un report en septembre — avec des cours ne reprenant pas physiquement avant l’été — n’est pas exclue et pourrait constituer une solution de sagesse.

Le challenge porterait alors sur la capacité des équipes pédagogiques à se mobiliser jusqu’à la fin de l’année scolaire pour développer, perfectionner et diversifier les réponses qu’elles ont déjà proposées depuis les 16 mars. Pour ce qui concerne les administration des établissement, les décisions dépendront de celles prises pour les autres services de chaque collectivité.

Bon courage à tous et à toutes !


Cet article est mis à disposition selon les termes de la licence http://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/4.0/deed.fr (Attribution / Pas d’utilisation commerciale / Partage dans les mêmes conditions)

  1. Interview Jean-Michel Blanquer ; Émission Les 4 vérités sur France 2 ; http://www.dailymotion.com/video/x7tajde
  2. Déclaration de Gerald Haug, président de l’Académie des Sciences Leopoldina, dont les avis sont suivis par le gouvernement pour décider des mesures de lutte contre la pandémie.
  3. Pandémie grippale – Fermetures des établissements scolaires et autres lieux collectifs/Juillet 2012 ; https://www.hcsp.fr/Explore.cgi/Telecharger?NomFichier=hcspr20120712_gripefermeecole.pdf
  4. ibidem, p.16.
  5. interview de France 2.
  6. La date d’échéance initiale au 15 avril a été repoussée au 11 mai par le décret n° 2020-423 du 14 avril 2020.

7 commentaires

Hervé Rémond

Excellent article, qui démontre effectivement la complexité de la situation des conservatoires dans la perspective d’une reprise d’activités en présentiel et in situ le 11 mai prochain. L’évolution de la réflexion qui va se mener dans l’éducation nationale nous sera utile, mais effectivement certaines de nos spécificités posent des problèmes particuliers auxquels nous devrons essayer de répondre d’ici l’échéance officielle, tout en imaginant à l’évidence qu’il n’y aura pas une, mais des réponses qui pourraient être assez divergentes d’une collectivité à une autre. Sauf dans le cas où serait imposée la posture prise par l’enseignement supérieur.

Merci, une fois de plus, pour la qualité de l’article qui apporte à la fois synthèse et questionnements.

Laisser nos enfants reprendre les cours dans des locaux trop compliqués à nettoyer…
Pas encore de masques pour tous, ni de tests, encore moins de solutions soignantes et préventives. La musique peut faire une pause. Et les musiciens savent compter. La prudence est de mise et attendons plutôt la prochaine barre de reprise pour jouer seul ou ensemble…
La musique a besoin de musiciens…
Protégeons les encore un peu.

Quand on considère les trésors d’inventivité déployés il y a 5 semaines par certains élus, DGS, DRH et directeurs d’établissement pour « occuper » coûte que coûte les enseignants et les obliger à faire de la présence dans les écoles et conservatoires déjà fermés aux élèves, je crains que le souci de la santé et de la sécurité des uns et des autres ne passe souvent après le désir d’en « avoir pour son argent »…

olivier Terrals

Il y a cinq semaines, ce sont déjà les enseignants eux-mêmes qui se sont spontanément « retroussés les manches » pour ne pas perdre le lien avec leurs élèves, des initiatives individuelles et collectives reprises,il est vrai, par les collectivités rapidement soucieuses de l’action des enseignants potentiellement condamnés au chômage technique. je ne suis pas d’accord avec vous sur la crainte que soit imposé « coûte que coûte » un enseignement en présentiel après la 11 mai parce que le prix à payer serait trop cher pour le bénéfice récolté.Toute collectivité qui passerait outre, en imposant une reprise « sans filet » (ou sans masques, ou sans gants, ou sans gel hydroalcoolique) serait irresponsable.

Je suis bien d’accord avec vous, mais je ne parle pas du lien pédagogique (enseignement à distance). En revanche, les échos que j’ai reçus entre la fermeture au public (élèves) des établissements et les mesures de confinement généralisé faisaient état de convocations impératives à des réunions sans objet précis ni pertinent, motivées plus par la crainte de devoir payer des enseignants sans pouvoir s’assurer de la réalité de leur travail que par une véritable nécessité. Ces velléités on vite été étouffées dans l’oeuf par le décret sur le confinement, mais elles n’en sont pas moins réelles.

Olivier Terrals

D’une collectivité à l’autre il est bien entendu que la gestion des ressources humaines peut différer. Ce que vous évoquez n’a pas été heureusement une généralité. D’une façon très générale, cela renvoie à la nécessité que les conservatoires demeurent classés et organisés par des directives nationales.

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