Covid-19 – Quelle continuité pour les Conservatoires ?

21/03/2020

Face à l’épidémie de Covid-19, le président de la République a annoncé le 12 mars la fermeture des crèches, écoles, collèges, lycées et universités à partir du lundi 16 mars, et ce «jusqu’à nouvel ordre». Les établissements d’enseignement artistique ont très rapidement emboité le pas, malgré quelques atermoiements en début de semaine. La question de la continuité pédagogique les concerne très directement.

Nous sommes confrontés à une situation exceptionnelle, totalement inédite et marquée par une très forte incertitude quant aux dispositions qui pourront être prises dans les jours ou semaines à venir.

A l’image des étapes du deuil1, cette première semaine pourrait caractériser celle du choc et du déni. Une étape que nous traversons pour la première fois à l’échelle de la planète et avec, de surcroit, un recours massif aux technologies de l’information et de la communication. Autant de facteurs qui viennent amplifier cet état de sidération qui touche l’ensemble d’une population, des plus jeunes aux plus âgés. Colère, négociation, dépression et douleur seront les prochaines étapes qui précèderont la phase d’acceptation, laquelle sera très certainement disjointe du « retour à la normale », si tant est que l’on puisse imaginer à ce jour, dans quelles conditions il aura lieu.

Une situation d’une complexité et d’une gravité sans précédent qui doit nous encourager à tous faire preuve d’une très grande humilié quant aux commentaires et propositions que nous pouvons faire en cette période.

La question que je me suis posé tout au long de cette « première semaine » est celle de la gestion du temps, du temps court comme du temps long — on parle de mesures de confinement qui iraient au-delà de quatre semaines…— , une éternité pour des enfants dont l’échelle de temps est le jour d’après !

« Vendredi dernier nous semble déjà être il y a une éternité » lisais-je ce matin !

Et justement, si nous prenions le temps…

Celui dont on dispose quant on ne cède pas trop facilement aux outils du numériques dont l’utilité, entendons-nous bien, ne fait pas l’ombre d’un doute, mais dont certains mésusages pourraient s’avérer terriblement contreproductifs. Mésusages qui ne pourront être évités et cela, malgré l’indéniable bonne volonté dont nous faisons tous preuve, mais qui résultent d’une appropriation très disparate, autant des outils que des techniques propres au travail à distance.

Pour faire face à la fermeture de l’ensemble des établissements scolaires, l’Éducation nationale mobilise tous ses services académiques et départementaux pour mettre en place un plan d’action et les outils nécessaires afin de s’assurer que tout élève bénéficie d’une continuité des apprentissages, qu’il ait une connexion internet ou non. Bien évidemment, les enseignants sont en première ligne et ils s’emploient, non sans difficultés, à tenter de s’approprier les outils numériques qui leur sont proposés et dont certains dysfonctionnent dès leur mise en service car trop massivement sollicités.

Le Centre national de l’enseignement à distance (CNED) – créé à titre provisoire en 1939 pour pallier la désorganisation du système d’enseignement due à la guerre [pas contre un virus !] –, définit la continuité pédagogique, mise en place en cas d’éloignement temporaire d’élèves ou de fermeture d’écoles, collèges et lycées, comme étant la capacité à maintenir un lien pédagogique entre les professeurs et les élèves, à entretenir les connaissances déjà acquises par eux tout en leur permettant l’acquisition de nouveaux savoirs.

Alors souvent considéré comme un enseignement « par défaut », beaucoup d’acteurs pensaient, dans les années 2000, que l’enseignement à distance allait devenir l’un des principaux mode d’apprentissage du fait, notamment, du développement exponentiel des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Vingt ans après, le résultat est assez modeste, malgré des initiatives fortes comme le « Grand plan numérique pour l’école » de 2014.

Si les espaces numériques de travail (ENT) – ensembles intégrés de services numériques – sont déployés dans presque tous les établissements, leur utilisation se résume très souvent au seul usage du cahier de texte numérique et d’espaces de stockage communs aux élèves et aux enseignants. Les fonctionnalités spécifiques du e-learning (outils collaboratifs, visioconférences, classes virtuelles, …) sont assez peu utilisées par des enseignants qui restent très majoritairement attachés au cours magistral, quand bien même celui-ci s’appuierait sur un « powerpoint » défilant sur le « TBI ».

Pas étonnant donc que beaucoup d’entre eux nous fassent part aujourd’hui de leurs difficultés même si, et à n’en pas douter, ils font de leur mieux pour la mise en place de ce plan de continuité.

De leur côté, certains parents font déjà remarquer que leurs enfants croulent sous les consignes et passent un temps considérable devant les écrans. D’autres évoquent leurs difficultés réelles à manipuler ces nouvelles technologies auxquelles ils ne sont pas habitués, eux non plus. Enfin, la situation de confinement prolongée des enfants et des adultes impacte fortement l’organisation de la vie familiale et sociale, et cela ne fait que commencer…

Du côté des conservatoires, il n’aura pas fallu deux jours pour que le sujet devienne viral sur les différents réseaux sociaux ou e-groupes de diffusion. Les enseignants n’ont que l’embarras du choix quant aux outils de connexion à distance disponibles et tutos de toute nature, au point parfois de ne plus savoir où donner de la tête, quelques jours à peine après le début du confinement.

Prendre le temps (même bref) …

Pour tout d’abord, prendre pleinement conscience de la grande diversité et de l’énorme disparité des situations de nos élèves, lesquels ne sont plus regroupés au sein de l’institution et dont l’éloignement rend plus difficile encore la personnalisation de la réponse qui pourra leur être apportée ;

Le temps, ensuite, de la réflexion permettant de juger de la « place » que pourra prendre la pratique artistique des élèves, chaque fois que celle-ci sera possible, durant cette (longue ?) période qui s’annonce et dans ce contexte si étrange ;

Le temps d’envisager la déconnexion d’enfants dont le travail scolaire va se dérouler dans un environnement peu propice à la concentration, pour peu que frères et sœurs soient également confinés, tout comme les parents dont certains seront en mode télétravail ;

Le temps de se demander si la simple transposition de la situation didactique habituelle à travers des outils visant à reproduire au mieux à la maison les conditions de l’apprentissage au conservatoire est réellement profitable ;

Le temps de s’interroger sur l’utilisation de plateformes numériques gérées par les GAFA qui, même dans leurs rêves les plus fous, ne pouvaient imaginer pouvoir un jour récupérer en un temps record autant de données personnelles ;

Le temps de s’interroger sur le risque de saturation des réseaux (et pas que…!) dont certains ne fonctionnent déjà plus à certaines heures de la journée ;

Le temps de prendre conscience que le numérique accentue un défaut de l’école, qui est de conceptualiser l’enseignement en oubliant complètement le corps, c’est-à-dire les sensations qui sont à l’origine des émotions.

Le temps encore, et pour une fois, de s’extraire d’une forme scolaire et de ses normes (devoirs, corrections, préparation des examens de fin de cycle, …) que rien n’impose vraiment en réalité. À la différence de l’Éducation nationale, les enseignements que proposent les conservatoires ne s’inscrivent pas dans des programmes définis strictement qu’il conviendrait de « boucler » avant la fin de l’année. Dire cela ne veut, bien entendu, pas dire qu’il n’y a pas de progression, ni de logique d’acquisition pour un cycle donné. Mais (re)trouver un peu de liberté en ces temps difficiles peut permettre de s’extraire d’une certaine forme de pression inutile. Comme me le disait une professeure il y a peu : « On ne fait pas la course et une année de plus dans un cycle n’est pas catastrophique au regard de ce que nous vivons (…) »

Tout cela pour « simplement » proposer aux enfants, dans un PREMIER TEMPS, de jouer de leur instrument, de chanter, de danser en poussant les meubles du salon s’il le faut ou encore de déclamer, fenêtre ouverte à 18h, un long monologue en alexandrins.

Le temps enfin de se poser les seules questions qui vaillent : que peuvent apporter, pour les semaines qui viennent, les « enseignants-artistes » à des enfants, des familles qui traversent avec anxiété cette période si difficile ? Comment faire d’une pratique artistique, aussi modeste soit-elle, un vecteur de résilience ?

Les réponses leur appartiennent ; faisons leur confiance, donnons-leur (un peu) de temps et souhaitons-nous à tous bon courage !


Cet article est mis à disposition selon les termes de la licence http://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/4.0/deed.fr (Attribution / Pas d’utilisation commerciale / Partage dans les mêmes conditions)

  1. En référence aux travaux d’Elisabeth Kübler-Ross dans les années 60 et sa théorie des 5 étapes du deuil, auxquelles seraient successivement confrontés ceux qui subissent une perte : le déni, la colère, la négociation, la dépression et, enfin, l’acceptation.

28 commentaires

MER-CI !

Wiemert-Mantovani Cathy

Merci M. Stroesser pour cet article.
Bon courage et prenez soin de vous et de vos proches.

MERCI Nicolas 🙂 ça soulage… et ça conforte mes réflexions de la semaine 🙂

Excellent article de Nicolas, oui la musique revient au galop.
Se connecter, s’entendre, se voir et dialoguer en ligne avec son professeur d’instrument, c’est magique et permet ensuite de mieux gérer son propre temps en attendant de se revoir « en vrai » ; la question de la connexion, une réalité ; merci !

Nathalie Centonze

Merci pour ces paroles réconfortantes …

compagnielastrolabe

Merci Monsieur Stroesser !

Merci M. Stroesser pour votre article qui nous aide à prendre du recul sur cette situation digne d’une BD de science-fiction ! Lors d’échanges, une maman d’élève m’a dit qu’elle était ravie d’avoir fait découvrir « The girl from Ipanema » à ses enfants. La culture va beaucoup servir à tous. Notre rôle est très important !

Merci M Stroesser pour cet article dont la portée ne saurait être exclusivement musicale 🙏

Très bel article merci 😉

Prise de recul intéressante. Merci Nicolas ..Et joue bien de la flûte !

Elizabeth Vinciguerra

Merci, c’est toujours un plaisir de vous lire.
Merci pour le partage .

Cécile Richard

Merci Nicolas ! prends soin de toi et de tes proches, à bientôt

Toujours un commentaire et des questions justes et pertinentes.
Apres tout ceci, nous avons effectivement beaucoup de questions, d analyses et de changements (ou pas pour certaines choses) merci à vous !

virginie lacroix

merci

M’oui… »le temps de » se poser plein de questions, pertinentes au demeurant …et de ne rien décider. Comme si le fait d’agir présupposait l’absence concomitante de réflexion. Oui, le numérique est porteur de questionnements autant que de solutions. Oui tout le monde n’est pas logé à la même enseigne qu’il s’agisse de l’accès à un ordinateur comme de la qualité du réseau. Évidemment que rien ne vaut l’interaction en « vrai » face à face. Oui à tout cela. Mais une fois que tous ces sujets qui n’auront de toutes façons échappé à personne sont énoncés, que doit-il se passer? Faut-il attendre l’emergence magique d’une solution à tous ces écueils ou s’installer dans la posture du questionneur peut-être plus flatteuse que celle de l’acteur? Nous avons des élèves désormais sans professeurs. Alors oui nous avons collectivement tenu notre rôle en nous efforçant de maintenir le « lien pédagogique » malgré des tâtonnements et peut-être des maladresses. La situation est sans précédent. Pour tout le monde. Alors, entre agir imparfaitement mais agir,ou bien attendre LA solution et probablement être prêts lorsque le confinement s’achèvera, mon choix est rapidement fait, sans « prendre le temps » plutôt sans prendre plus de temps que nécessaire.

Intéressant, merci !
La plupart des retours que j’ai des enseignants de l’éducation nationale est qu’ils ont l’impression de travailler pour 30% des élèves. Certains collégiens n’ont pas d’ordinateur chez eux. Concernant nos élèves de conservatoire, j’en ai qui n’ont jamais vu leur bulletin depuis qu’il est en ligne. La fracture numérique est une réalité.
En outre, je partage vos interrogations concernant les gafa. J’essaie de proposer des outils liés aux logiciels libres, mais les résistances sont nombreuses.

Comme d’habitude … les articles de Nicolas S. élèvent le débat : Ça fait du bien .

C’est vrai que le déni m’a d’abord poussé à continuer presque comme d’habitude … en ligne-vidéo :
Les élèves étaient plutôt content , les parents un peu dans la panique , et moi épuisée car ça demande beaucoup de préparation, une concentration très différente , et surtout problème de ligne internet qui m’a fait rappeler 12 fois une élève en une heure : autant dire que ça n’a pas été très efficace.
C’est vrai que toute les situations familiales sont différents , mais aussi les discipline enseignées : Comment continuer « les cours  » pour des élèves qui n’ont pas d’instrument chez eux et vont habituellement travailler au conservatoire ???
Oui Nicolas, il va falloir prendre du recul , faire preuve d’imagination pour garder le lien et solliciter la motivation musicale de nos élèves : Une collègue me disait qu’elle préparait un « calendrier de l’avent » avec un envoi quotidien de quiz, extrait musical, reconnaissance , recherche a faire ….
Bon courage à tous .

J’aurais aimé l’écrire, merci.

Merci pour votre texte très juste et bien encourageant. La musique avant toute chose!!!!

Quelle belle analyse de la situation. Merci pour ces paroles (presque) réconfortantes.

Merci, tout est là.

frédérique Moulin

merci pour ces réflexions très justes qui accompagnent et qui viennent nourrir mes questionnements de la semaine.
Ne nous calquons pas forcément sur l’E.N
et surtout sur certains qui prônent la course aux devoirs.L’enseignement artistique doit montrer autre chose.
Tâchons de ne pas tomber trop facilement dans le piège du numérique…

Merci beaucoup pour cette réflexion, cette lumière un peu différente de celles croisées cette semaine. Prenons le temps, oui, pour en prendre soin et, ensuite, nous pourrons également prendre soin de nous toutes et tous.
Après cette semaine de stress pour certains, de sidération pour d’autres, ou encore de boulimie, ou…
Faisons confiance en nos esprits créatifs !

Merci beaucoup pour ces réflexions. Oui à la continuité ARTISTIQUE plus que pédagogique. Peux être une période où il est important de rappeler à nos élèves qu’ils sont porteurs d’un savoir et qu’ils peuvent le remettre en jeu, le questionner librement. Privilégions les pratiques autonomes (ne voulant pas dire : abandonner nos élèves, pas de regard sur leurs pratiques, pas de propositions) et testons la ludification comme mode d’apprentissage.

Sandrine Desmurs

Merci Nicolas. Une voix de plus qui s’élève de ci de là pour nous rappeler tout en faisant il nous faut garder en tête :
– le problème de l’ accès
– la non neutralité des outils que nous utilisons
– la défense de la liberté (entre-autres de notre expression artistique) en cette période de restriction de nos libertés
– la nécessité de changer, transformer nos modalités, nos format d’accompagnement, nos modèles pédagogiques …
Après une première semaine frénétique en mode « tête dans le guidon », les questions qui émergent au sein de la profession démontrent que la prise de recul et le temps de la réflexion seront aussi mis en commun. L’intelligence collective est aussi à l’oeuvre en ces temps chautés.

Foucher Bricaud Martine

Bonjour, des réflexions très pertinentes ! et qui ne peuvent qu’apaiser les tensions du moment. Merci pour tout cela.

BEATRIX claire

Pleinement Merci Nicolas. Je me sentais si seule à penser de la sorte que depuis des jours je garde un silence plein d’interrogations sur la frénésie active et anxieuse concernant l’enseignement d’un instrument au travers de nos appareils bien modestes…. nous sommes matière, nous réagissons en fonction des propres réactions de la personne face à nous. Vivre ses semaines différemment, sans peur de perdre la valeur de nos élèves; mettre à profit ce temps pour l’Après et beaucoup rassurer !

Mauro D’Alimonte

Par ces temps trouble, l’outils numérique ne remplace pas la leçon de musique mais permet de rester en contact avec nos étudiants et suivant les possibilités de chacun, de créer une passerelle en attendant la fin du confinement.
Merci pour vos articles !

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