Classes prépas, diplôme national : quelle architecture pour le 3ème cycle spécialisé ?

22/11/2016
Les discussions conduites au sein des trois Groupes de réflexion1 mis en place par la DGCA pour la danse, la musique et le théâtre ont permis d’aboutir positivement à la rédaction du décret relatif aux établissements d’enseignement de la création artistique et modifiant le code de l’éducation2.
En revanche, la rédaction de l’arrêté qui fixe les critères de cet agrément butte sur plusieurs obstacles importants du fait des nombreux avatars qu’a subi le projet de loi LCAP avant son adoption par les parlementaires le 7 juillet 2016 et du contexte très particulier de l’enseignement artistique spécialisé tel qu’il est proposé par les conservatoires depuis de nombreuses années.

Les difficultés rencontrées sont, pour l’essentiel, relatives à la question de l’articulation entre le diplôme national et les enseignements préparatoires à l’entrée dans les établissements d’enseignement supérieur, deux dispositions qui figurent dans la loi et qui font l’objet de ces textes d’application.

Ce texte fait suite à la dernière réunion du groupe de réflexion « musique » du 16 novembre 2016. Il reprend la proposition que j’avais faite dans le cadre de cette réunion, proposition qui ne vise qu’à alimenter un débat dont les enjeux sont complexes et le calendrier contraint.

LORCA, LCAP, financements ; quand l’État joue à cache-cache avec les conservatoires…

Sans revenir sur les vicissitudes de la loi relative aux libertés et responsabilités locales d’août 2004 en ce qui concerne les établissements d’enseignement public de la musique, de la danse et de l’art dramatique3, il faut retracer rapidement le cheminement du projet de loi relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine (LCAP) pour mieux comprendre la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui.

Présents dans l’avant-projet de loi relatif à la création artistique dans les domaines du spectacle vivants et des arts plastiques d’Aurélie FILLIPPETTI (LORCA)4, deux articles visaient à réorganiser les dispositions du Code de l’éducation de façon à mettre fin à la situation de blocage qui perdurait depuis 2004. Outre l’introduction du caractère optionnel de la participation financière des régions, ce texte proposait alors de remplacer la dénomination des Cycles d’enseignement professionnel initial (CEPI) par celle de Cycles d’orientation professionnelle (COP) qui avaient pour vocation la préparation du diplôme du même nom, le Diplôme national d’orientation professionnelle, sans remettre en question l’architecture globale de ce qui constitue les 3èmes cycles spécialisés.

En août 2014, Fleur Pellerin reprend le texte de sa prédécesseure en le remaniant très fortement, au point de faire disparaitre toutes les références à l’enseignement artistique spécialisé dans son avant-projet de loi relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine (LCAP). C’est à la faveur de deux amendements présentés in extremis par le Gouvernement que l’enseignement artistique spécialisé réapparait dans le texte soumis aux députés lors de la première lecture, en septembre 2015.

Ce « retour » de l’enseignement artistique dans le projet de loi est la conséquence directe du « retour de l’État dans le financement des conservatoires » dont il faut rappeler que c’est en réponse à une question orale posée à la ministre de la Culture par François de Mazières que ce réengagement fut mentionné pour la première fois de façon officielle en créant la surprise. C’est bien pour cette raison que les conservatoires réapparaitront dans le projet de loi au moment même de son examen en Conseil des ministres5.

Disparités territoriales et absence de statut pour les « élèves-étudiants » des conservatoires

La question de la disparité des formations entre établissements n’est pas nouvelle et c’est bien pour cela qu’avait été décidée, en 2004, la mise en place du diplôme national (DNOP) afin de tenter de garantir une meilleure harmonisation des niveaux de formation des élèves terminant leur cycle d’étude et, partant, de garantir une meilleure égalité d’accès à l’enseignement supérieur.

Parallèlement, l’absence de reconnaissance du statut d’étudiant pour certains élèves, post-bacheliers, mais n’étant pas inscrits à l’Université, leur interdit tout accès aux bourses de l’enseignement supérieur ainsi qu’aux prestations spécifiques du CROUS.

Apparition du concept de classes préparatoires :

C’est en réponse à ces deux constats — disparité de niveau et absence de statut étudiant — que la notion de classes préparatoires s’est imposée assez rapidement, par homologie avec celles de l’enseignement supérieur (CEPES) qui accueillent, après le bac, des élèves souhaitant se préparer à entrer dans les formations artistiques accessibles uniquement sur concours.

Transposées dans la loi LCAP, ces « classes prépas » prennent alors le nom d’enseignements préparatoires à l’entrée dans les établissements d’enseignement supérieur sans préciser toutefois si ceux-ci se substituent ou non au Cycle d’enseignement professionnel. L’objectif visé par la ministre est de permettre la mise en place d’une véritable offre publique préparant à l’enseignement supérieur sur l’ensemble du territoire national avec, comme conséquence très probable mais non explicitée, une réduction du nombre d’établissements qui seront habilités à délivrer cet enseignement préparatoire, en comparaison à la situation actuelle où la totalité des CRR et CRD sont censés pouvoir proposer un cycle spécialisé, conformément aux arrêtés de classement de 2006.

Devant l’inquiétude de la profession (particulièrement vive en ce qui concerne le cadre d’emplois des PEA), un amendement6 donne alors la possibilité pour chaque conservatoire de délivrer un diplôme national, qu’il ait ou non une classe préparatoire, l’objectif étant de garantir, à toute personne qui le souhaite, la possibilité de présenter ce diplôme qu’elle ait suivi ou non ces enseignements préparatoires.

Contexte financier des collectivités territoriales et rôle des régions

Derniers éléments à prendre en compte, la baisse des dotations de l’Etat aux collectivités et le rôle peu contraignant dévolu aux régions pour l’organisation — qu’elles devraient, en principe, assumer —de ces enseignements préparatoires et au financement desquels elles « peuvent participer.

Une architecture en Y

Le schéma d’orientation pédagogique de 2008 (SOP) a permis de distinguer clairement un parcours d’études à visée amateur et un parcours dit d’orientation professionnelle dont les objectifs de formation diffèrent fondamentalement. Bien qu’inégalement appliqué — bon nombres d’établis­sements restent encore sur le vieux schéma consistant à superposer « cycle court » et « cycle long » (termes ayant disparus depuis …1984) —, il est indispensable de préserver cette distinction en renforçant une architecture en Y, à la sortie du 2ème cycle. Le « pied » de ce Y peut constituer un tronc commun plus ou moins long, selon divers paramètres d’âges, de disciplines ou de spécialités.

Le parcours amateur (lequel, rappelons-le, concerne la très grande majorité des élèves de 3ème cycle) devrait alors plutôt être envisagé comme un « cycle long » et ne plus donner lieu, nécessairement, à une certification sous forme d’examen devant jury, celle-ci n’ayant pas vraiment de sens au regard de la réalité des pratiques de ces élèves. Récitals, projets personnalisés, etc., les formules ne manquent pas pour valoriser et reconnaître l’investissement des élèves concernés.

L’autre branche du Y pourrait être envisagée en deux temps et concerner des élèves auxquels doit être proposé un enseignement artistique initial « qui ne préjuge pas de [leur] avenir : spectateurs avertis, artistes amateurs, candidats à l’aventure professionnelle, sans privilégier aucune de ces hypothèses7.

Ces élèves, que l’on pourrait qualifier d’élèves à fort potentiel viennent chercher une forme d’excellence et d’intelligence artistique et culturelle qu’il convient de satisfaire au travers d’un cursus basé sur les attendus du CEPI (voir arrêtés de 2007) mais en redimensionnant de façon plus réaliste les contenus (diversité) et les volumes horaires (jugés par beaucoup comme trop lourds), afin de leur permettre le suivi d’une scolarité normale, en parallèle de ces cursus artistiques. Ces cursus doivent être organisés de manière à favoriser la diversité des approches et la prise en compte des spécificités propres à chaque territoire.

Cette première partie de la 2ème branche du Y pourrait alors être sanctionnée par le Diplôme national, tel que proposé dans la loi LCAP et placé sous la responsabilité de l’État.

De fait, la plupart des établissements qui viennent d’être reclassés en CRR, CRD et CRC-CRI pourraient proposer ce cursus, permettant ainsi de garantir l’existence d’une offre de proximité de qualité. Il appartiendra alors à l’Etat de faire valoir, au travers des critères de classement, le bon niveau de qualification des équipes pédagogiques, en exigeant une proportion significative de PEA afin de préserver ce cadre d’emplois.

La seconde partie de la 2ème branche du Y pourrait ne concerner que les « enseignements préparatoires à … ». Réservées à un nombre plus restreint d’établissements, ces « classes prépas » devront alors être envisagées de façon à être en parfaite adéquation avec les établissements d’enseignement supérieurs auxquels elles sont censées préparer et, de ce fait remplir un véritable rôle de mise à niveau, en fonction des établissement visés.

Ce segment existe déjà dans plusieurs conservatoires et il est donc bien financé par les collectivités locales : Post-dem, 4ème cycle, perfectionnement, etc.

Notons que, dans ce cas, la mise en réseau d’établissements s’avère particulièrement pertinente du fait de la typologie de ces élèves, dont le statut d’étudiant est alors pleinement justifié.

Une telle formalisation en « enseignements préparatoires à … » pourrait aussi permettre de solliciter les régions en leur rappelant que l’article 51 de la LCAP stipule que « par convention, l’Etat transfère aux régions qui participent au financement de l’enseignement préparant à l’entrée dans les établissements d’enseignement supérieur de la création artistique dans le domaine du spectacle vivant les concours financiers qu’il accorde à ce titre pour le fonctionnement des établissements d’enseignement public de la musique, de la danse et de l’art dramatique sur le territoire de ces régions. Ces concours sont déterminés sur la base de la moyenne des dépenses de l’Etat à ce titre dans les régions concernées sur les années 2010, 2011 et 2012 ».

Il faut maintenant interroger cette proposition d’architecture globale en la soumettant à l’épreuve des faits en veillant à ne pas d’abord partir des cas particuliers propres à chacun des établissements mais à rester à un « niveau macro » dans un premier temps, et cela dans les trois spécialités que sont la danse, la musique et le théâtre.

Cette architecture présente l’avantage de préserver en grande partie un système de formation qui, quoiqu’on dise, a fait ses preuves. Elle peut permettre de clarifier l’organisation de ce qui a été souvent qualifié de « chaînon manquant » entre l’enseignement initial et l’enseignement supérieur. Elle permet la prise en compte des spécificités des établissements, que ce soit au niveau du diplôme national (qui reste, à l’image du DEM, un diplôme d’établissement, bien que désormais placé sous le contrôle de l’État) ou celui des « classes prépas » dont la diversité (mais le nombre réduit) sera un facteur d’attraction en fonction des perspectives des étudiants en matière d’enseignement supérieur.

Enfin, elle peut permettre de repositionner un État qui avait pu donner le sentiment d’avoir abandonné les conservatoires entre 2012 et 2015, ainsi que les Régions qui doivent saisir cette opportunité d’un transfert de crédits dont la mise en œuvre n’a jamais été possible depuis 2004 !


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  1. Trois groupes de réflexion (danse, musique et théâtre) ont été constitués par la DGCA. Ces groupes, dont la composition restera identique tout au long des travaux, réunissent des personnalités qualifiées qui viendront, en leur nom, débattre des principaux enjeux de ce chantier aux côtés d’inspecteurs de la création artistique, et de représentants des différents services de la DGCA.
  2. Le texte est en cours de consolidation avant transmission au Conseil national d’évaluation des normes.
  3. On notera au passage que ce libellé d’établissements d’enseignement public de la musique, de la danse et de l’art dramatique, bien que repris tel quel dans le texte de la loi LCAP, se transforme en établissements d’enseignement de la création artistique dans le projet de décret dont il est ici question.
  4. Ce texte avait été transmis en juillet 2013 aux organisations professionnelles et aux associations d’élus par la Ministre de la culture de l’époque.
  5. Il faut également ici rappeler la forte mobilisation des acteurs concernés durant toute cette période.
  6. Amendement AC 211 déposé en 2ème lecture à l’Assemblée nationale.
  7. Voir introduction du SOP Théâtre de 2005.

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